Une postérité faite de petits riens, ou presque…

Pourtant connue dans la société parisienne de la fin du XVIIIe siècle, la marquise de Voyer d’Argenson, sort de l’oubli en 2006, lorsque la boîte contenant une partie de ses lettres est ouverte par une étudiante en quête d’un sujet de recherches de première main pour sa thèse de doctorat. Le charme, qui opère instantanément, se confirme dès le premier sondage.  La redécouverte de cette vraie personnalité du XVIIIe siècle, et de sa qualité d’écriture, rare, fait l’objet du livre qui lui est consacré et qui sortira, en 2018, aux éditions Honoré Champion. Le parcours de Mme de Voyer vis-à-vis de la postérité est celui de bien des femmes passées de la notoriété à l’oubli. Peu de chercheurs, et d’historiens du XIXe siècle se sont consacrés à la réalité du quotidien des femmes, préférant fantasmer leur oisiveté plutôt que de leur attribuer leur véritable rôle dans les différentes sphères de leurs vies. Malgré sa noblesse, de par son sexe, Mme de Voyer, jugée sujet mineur, n’avait pas fait l’objet de recherches approfondies. Sa correspondance indique pourtant qu’elle était connue de la société parisienne et de la cour de Versailles. Sa présence était recherchée par les courtisans, lorsqu’elle assistait aux premières courses de chevaux de Vincennes :

« J’ai eu infiniment de considération en demandant et mangeant beaucoup de petits gâteaux, et étant agacée par les courtisans et courtisanes de la cour, dont les uns venaient me voir et les autres me criaient de venir parmi elles. Je vous ai regretté à ce spectacle, qui vous amuse, et je suis au désespoir qu’il soit interrompu, car il me divertissait infiniment. »

Lors d’un bal, la reine Marie-Antoinette la gratifie même de quelques paroles, et le comte d’Artois se présente tardivement chez elle. Les mémorialistes du siècle suivant évoquent, parfois Mme de V***, mais son souvenir s’évanouit peu à peu. Sa correspondance retrace sa vie, sa personnalité, et, à travers elle, celle de nombreuses femmes de sa catégorie sociale.

Des jugements contemporains à la mode 

Le duc de Luynes trace un portrait peu valorisant de la jeune marquise de Voyer, mariée depuis peu à Marc-René de Voyer d’Argenson et présentée à la cour de Versailles le samedi 19 avril 1749. Luynes la nomme « le Voyer » et écrit :

« Mme d’Argenson présente sa belle fille, Mme le Voyer (Mailly) ; elle est venue ce soir voir Mme de Luynes, et s’y est trouvée dans le moment que la Reine venoit pour souper. L’usage en pareil cas est de faire semblant de se cacher ; mais la Reine a la bonté de voir celle qui lui donne cette marque de respect. Mme le Voyer est extrêmement petite ; elle a le nez trop long, et ressemble beaucoup à M. de Mailly son père. »

La parente de la future marquise de Voyer, Louise-Julie de Mailly-Nesle, est moins sévère à son égard car on comprend qu’elle l’aurait entourée de ses soins dès son enfance. Après un passage au couvent de L’Abbaye-aux-Bois, c’est la prieure de la Madeleine de Traisnel qui prend la future marquise de Voyer sous son aile. Elle convient, en 1745, qu’ :

« elle a de l’esprit » et qu’« elle n’est pas exempte de la légèreté de notre siècle »

La marquise de Voyer saura déployer ces armes tout au long de sa vie. La duchesse d’Orléans résidait, elle aussi, dans un appartement à la Madeleine de Traisnel, et y rencontre la jeune personne. Dans la lettre qu’elle adresse au comte d’Argenson en 1745, elle lui écrit :

« J’ai vu plusieurs fois mademoiselle de Mailly depuis qu’elle est dans cette maison, elle a de beaux yeux, de belles dents, la taille jolie et beaucoup de physionomie qui ne me paraît pas trompeuse, elle dit fort agréablement et fort plaisamment ce qu’elle dit, elle donne aussi des preuves d’avoir le cœur bon ce qui me plaît extrêmement. »

La dimension morale prend ici le dessus sur une description physique volontairement évasive que Madame de Genlis choisit, elle, de souligner avec le tranchant qu’on lui connait. Si elle discute de la sincérité des attitudes de société en prenant la marquise de Voyer comme appui à sa démonstration, si elle critique la propension de son modèle à la moquerie, elle salue néanmoins chez elle l’empire qu’elle a sur elle-même, la maîtrise des codes qu’elle possède, et le détachement dont elle fait preuve vis-à-vis de cette « figure étrange » déjà notée par le duc de Luynes :

« On ne se fâche point, on ne se formalise point, on ne se moque point chez soi ; on n’y montre ni humeur, ni dédain, ni sécheresse : voilà des maximes qui sont généralement suivies.
Madame de V*** est une preuve frappante de cette vérité : avec beaucoup d’esprit, elle est la personne du monde la plus moqueuse, la plus capricieuse et la plus dénigrante avec les gens qui ne lui plaisent pas. Rien de tout cela ne s’aperçoit chez elle ; qui ne la verroit que là, seroit persuadé qu’elle est d’une politesse aimable et constante, d’une parfaite égalité d’humeur, et qu’elle est remplie de bonhomie. Il faut pourtant se faire une extrême violence pour savoir se composer ainsi. Nous avons tous assez de force pour nous vaincre, quand nous croyons véritablement que cet effort est nécessaire. Ce propos vulgaire, cela est plus fort que moi, est une plate et mauvaise excuse.
Avec tous ces défauts et une figure étrange, madame de V*** a, dit-on, inspiré de grandes passions, et en inspire encore, à ce qu’on assure, quoiqu’elle ait près de cinquante ans. Elle a les plus jolis pieds (chaussés), et les plus jolies mains de Paris ; d’ailleurs elle est fort laide ; elle a le plus grand nez connu de la ville et de  la cour ; elle fait elle-même sur cette espèce de difformité des plaisanteries qui ont beaucoup de grâce ; elle prétend que son nez, exactement mesuré, est plus long que sa pantoufle, et ce fait singulier ne paroit à personne une exagération.
La belle madame Cases, qui n’a pas de quoi comprendre que l’esprit puisse dédommager du manque de beauté, ne regarde jamais madame de Voyer, son amie, sans éprouver une pitié déchirante ; et pour la consoler de ce malheur, elle lui parloit sans cesse de ses mains et de ses pieds. Ces éloges, continuellement répétés, ont fini par excéder madame de Voyer, qui, pour s’en délivrer, pria secrètement le président de Périgni de lui faire un jour une scène sur son nez, quand madame Cases recommenceroit ses louanges accoutumées. En effet, à la première occasion, et devant huit ou dix personnes qui n’étoient point dans cette confidence, Périgni coupa la parole à madame Cases, qui se récrioit sur la délicatesse et la blancheur des mains de madame de Voyer : « Pour moi, dit-il, ce n’est point du tout là ce qui me charme dans madame de Voyer, je ne puis souffrir ses mains et ses petits pieds si vantés ; ce que j’aime le mieux en elle, c’est son nez. ». A cette incartade, tout le monde s’étonna, et madame Cases frémit : « Oui, continua le président, son nez ; il est de si bonne amitié, si prévenant ; il me fait toujours des avances, tandis que ses mains et ses pieds me repoussent.» »

Périgny, ainsi que Madame Cases, dite « la belle Caze » dans la correspondance de la marquise de Voyer, appartenaient aux cercles fréquentés par le couple Voyer. On peut supposer que Mme de Genlis ait rencontré la marquise de Voyer car M. de Genlis (époux de la célèbre gouvernante des enfants de la maison d’Orléans) était de son entourage. Il n’est cependant pas fait mention de Madame de Genlis dans la correspondance de la marquise de Voyer. Les deux femmes ne devaient pas être très proches comme le confirme cet extrait qui présente Madame de Voyer comme une femme de caractère, consciente de son devoir et de la place des femmes dans la société. Si le portrait qu’en trace Mme de Genlis reste caustique, à l’image des autres portraits qu’elle réalise, l’auteur attribue tout de même à la marquise de Voyer humour, intelligence et hauteur de sentiments, et rend justice à cette femme intéressante et attachante, ainsi qu’elle se révèle dans sa correspondance conjugale.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s